Nemo Auditur

Intime conviction

Dieu merci, c’est fini! » a dĂ» penser Philippe Barbarin qui comparaissait, depuis lundi, devant le Tribunal Correctionnel de Lyon pour ne pas avoir dĂ©noncĂ© aux autoritĂ©s compĂ©tentes les actes de pĂ©dophilie dont il avait eu connaissance. La loi, elle, parle d’agressions sexuelles sur mineur de moins de quinze ans.AprĂšs quatre jours de dĂ©bats intenses, d’arguments et de contre-arguments au coeur d’une bataille d’images mĂ©diatique (c’Ă©tait la premiĂšre fois qu’un homme d’Eglise de cette importance faisait face aux victimes d’actes de pĂ©dophilie commis par des prĂȘtres), le jugement fut mis en dĂ©libĂ©rĂ© au 7 Mars.

« Il y aura un avant et un aprĂšs ce procĂšs » a rĂ©sumĂ© Daniel Duigou, prĂȘtre et psychanalyste.

Dans la salle d’audience du Tribunal Correctionnel de Lyon (que je connais bien), il n’y a ni ors ni crucifix. Marianne rappelle Ă  tous que la Justice y est rendue au nom du peuple français.

Car de Cardinal, il n’y a plus. Le pourpre est rangĂ©. Seul reste l’homme, humble et sobrement vĂȘtu de noir qui ne « comprend pas ce qu’on lui reproche ». « On » pour la Justice des hommes.


« J’affirme en conscience que je n’ai jamais cherchĂ© Ă  cacher les faits. Et jamais, jamais, je ne les ai couverts Â»

Rappel des faits

« Nos parents le trouvaient gĂ©nial, chez moi mes sanglots auprĂšs de mon pĂšre pour ne pas y aller ont Ă©tĂ© pris pour des caprices » raconte Eric, l’une des victimes de Bernard Preynat, prĂȘtre de l’Ă©glise catholique. Entre 1971 et 1991, le religieux a officiĂ© Ă  l’église Saint-Luc de Sainte-Foy-lĂšs-Lyon oĂč il encadrait des centaines de jeunes scouts de la paroisse.

Mais derriĂšre les salles paroissiales et dans les tentes de scouts, Bernard Preynat se rĂ©vĂšle ĂȘtre un autre homme : un pĂ©dophile. DĂšs 1978, les enfants parlent et leurs parents saisissent le responsable de la paroisse. Bernard Preynat est convoquĂ© et sa hiĂ©rarchie lui demande « de ne pas recommencer ».

Mais Preynat n’en a cure. Ses agissements continuent. En 1982, le diocĂšse l’avertit une seconde fois en lui expliquant « le mal que cela pouvait faire aux enfants ». Mais le prĂȘtre reste en place.

Pour les parents, c’en est trop. En 1991, M. etMme Devaux Ă©crivent au cardinal Decourtray, alors archevĂȘque du diocĂšse de Lyon. Ils exigent le dĂ©part immĂ©diat du pĂšre Preynat. Et finissent par l’obtenir : Bernard Preynat est envoyĂ© chez les Petites SƓurs des Pauvres de la Part-Dieu, Ă  Lyon. « J’ai aimĂ© trĂšs fort mes scouts », « j’en ai aussi aimĂ© trop », expliquera-t-il Ă  ses paroissiens lors de son dĂ©part.

Bernard Preynat répond aussi aux parents du jeune DEVAUX :

« Je n’ai jamais niĂ© les faits qui me sont reprochĂ©s. Ils sont pour moi aussi une blessure dans mon cƓur de prĂȘtre. En me voyant partir ainsi, que vont penser les gens du quartier, ma famille, mes amis ? Ils ne tarderont pas Ă  connaĂźtre la raison, la rumeur va se rĂ©pandre partout et comment pourrais-je alors retrouver un ministĂšre : je serai complĂštement coulĂ© ! »

Bernard Preynat

Des Petites Soeurs des Pauvres, le vicaire passe aux paroisses de Neulise et de Cours la Ville (Loire). A chaque fois, les paroissiens connaissent son histoire mais croient Ă  de la calomnie. De son cotĂ©, l’archevĂȘchĂ© le garde Ă  l’oeil.

En 2011, le Cardinal Barbarin lui confie la paroisse du Coteau (Loire). Bernard Preynat y cĂ©lĂšbre les communions et enseigne le catĂ©chisme… aux enfants. Deux ans plus tard, le jeune Alexandre Dussot-Hezez, devenu confondateur de La Parole LibĂ©rĂ©e apprend que Bernard Preynat, qu’il croyait mort , officie Ă  quelques kilomĂštres. Redoutant qu’il « sĂ©visse encore », Alexandre Dussot Ă©crit un long mail au Cardinal Barbarin qui dĂ©nonce Bernard Preynat . Il ignore alors que Philippe Barbarin a eu connaissance des faits depuis plusieurs annĂ©es. Car dans un entretien donnĂ© Ă  La Croix en 2016, Philippe Barbarin rĂ©vĂšlera en avoir Ă©tĂ© informĂ© « vers 2007-2008 » par « une personne qui avait grandi Ă  Sainte-Foy-lĂšs-Lyon ». Et l’archevĂȘque de se dĂ©fendre : « J’ai alors pris rendez-vous avec [Bernard Preynat] pour lui demander si, depuis 1991, il s’était passĂ© la moindre chose. Lui m’a alors assurĂ© : ‘Absolument rien, j’ai Ă©tĂ© complĂštement Ă©bouillantĂ© par cette affaire.’ Certains me reprochent de l’avoir cru
 Oui, je l’ai cru : il n’était pas dans le dĂ©ni, au contraire, il avait reconnu tout, et tout de suite, dĂšs 1991. »

Les mois passent et le diocĂšse n’agit pas. En colĂšre, Alexandre Dussot Ă©crit au Procureur de la RĂ©publique de Lyon… et au Pape. Nous sommes en Avril 2015.

En juillet, le cardinal Barbarin laisse un message sur son rĂ©pondeur. Manifestement, sa lettre au Vatican a eu l’effet escomptĂ©. « J’ai reçu une lettre de Rome (
) me demandant de reprendre contact avec vous et de vous faire savoir exactement ce que j’avais fait Ă  propos du pĂšre Preynat. Donc, je vous le dis, comme ça, voilĂ  : j’ai interdit au pĂšre Bernard Preynat tout exercice du ministĂšre pastoral et toute activitĂ© comportant des contacts avec des mineurs. VoilĂ  »

Fin aoĂ»t, Bernard Preynat cĂ©lĂšbre sa derniĂšre messe. PlacĂ© en garde Ă  vue, il reconnait les faits et en attendant d’ĂȘtre jugĂ© par une Cour d’Assises, son procĂšs canonique commence. Bernard Preynat a fait plus de 70 victimes.

Le Procureur de la RĂ©publique classe la plainte d’Alexandre Dussot-Hezez qui fait aors citer le Cardinal Barbarin devant le Tribunal Correctionnel de Lyon pour « non dĂ©nonciation d’actes d’agression sexuelle sur mineur de moins de quinze ans ».

Le scandale Ă©clate.

Le 6 Novembre 2016, face Ă  ses paroissiens lors d’une messe Ă  la cathĂ©drale Saint-Jean de Lyon, le Cardinal Barbarin demande « pardon pour nos silences, pardon d’avoir Ă©tĂ© souvent plus soucieux de la situation et de l’avenir des prĂȘtres coupables que de la blessure des enfants. Pardon pour mes propres fautes. Pardon de n’avoir pas pris les devants pour enquĂȘter comme il aurait fallu. Â»

Le procĂšs d’un prĂ©lat qui « savait »…

Le procĂšs Preynat est devenu l’affaire Barbarin. Pourquoi le prĂ©lat ne l’a-t-il pas dĂ©chargĂ© plus tĂŽt de ses fonctions ?

« Je ne savais pas ce qu’il fallait faire face Ă  des faits si anciens. Et puis, Rome m’avait demandĂ© de ne pas crĂ©er de scandale public »

a rĂ©torquĂ© Philippe Barbarin. « Franchement, je ne comprends pas ce qu’on me reproche. (…) Le 6 Novembre 2016 ?  J’ai le droit de demander pardon. Cela ne veut pas dire que j’ai commis des fautes personnelles. « 

François Devaux

Les victimes, elles, sont venues tĂ©moigner. Raconter leur calvaire et le silence que leur a imposĂ© l’Eglise. A la barre du Tribunal, Alexandre, François, Laurent, Pierre-Emmanuel et les autres expriment leur colĂšre mais aussi leur incomprĂ©hension. « Si l’Eglise avait parlĂ© plus tĂŽt, j’aurais pu avoir mon procĂšs contre Preynat ». Car beaucoup de parents n’ont pas dĂ©posĂ© plainte.  Il y a prescription.

Alors, pourquoi agir contre Philippe Barabarin, demande la présidente du Tribunal ?


« Je veux que les personnes d’Eglise me voient et voient ma souffrance. Â»

A l’audience du 9 Janvier, le Procureur de la RĂ©publique n’a requis aucune condamnation « contre quiconque ».

« Ne pas s’intĂ©resser Ă  l’élĂ©ment intentionnel, c’est adopter une conception attrape-tout de l’infraction . L’élĂ©ment intentionnel ne peut pas se caractĂ©riser seulement par une omission (de dĂ©noncer l’affaire Ă  la justice), couplĂ©e Ă  une connaissance (d’agressions), ça ne suffit pas Â».

Délibéré au 7 Mars.

5 réflexions sur “La justice des hommes

  1. En mĂȘme temps, ces gens sont si Ă©loignĂ©s de la vie en sociĂ©tĂ©, du concept de famille, de la comprĂ©hension mĂȘme de ce qui est humain (bon, d’accord, j’avoue, je n’aime pas DU TOUT les gens en noir)…comment veux-tu que le mec rĂ©alise « quoi faire face Ă  des faits remontant Ă  si loin » ?

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    1. Nemo Auditur dit :

      Il n’Ă©tait pas seul. Un tel argument m’est incomprĂ©hensible.

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      1. C’Ă©tait de l’ironie, bien sĂ»r, mais je reste persuadĂ©e que ces gens sont ultra-sincĂšres dans leur incomprĂ©hension…ce qui les rend d’autant plus dangereux. Quand tu vois que le gars se contente de la parole de l’autre, tu te rends compte qu’ils sont loin, trĂšs loin, des rĂ©alitĂ©s humaines (les leurs y compris).

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        1. Nemo Auditur dit :

          Perso, je n’y crois pas un seul instant. Ce sont des requins imbus de pouvoir. Barbarin savait ce qu’il faisait. Il a soulevĂ© le tapis pour y glisser la poussiĂšre. Mais ça puait tellement que ça n’a pas suffit.

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  2. Une affaire tue trop longtemps. Un silence devant l’abject totalement incomprĂ©hensible. Et pour moi rĂ©prĂ©hensible. C’est facile de se taire, de couvrir des abominations, la justice devrait trancher par un verdict de « complicitĂ© tacite ».

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